Jean de Gonet
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EXPOSITIONS / CONRAD

 

INTUITIONS SUBJECTIVES

Lové sur un fauteuil défoncé recouvert d’une vieille indienne, je lisais « du côté de chez Swann » dans une délicieuse odeur de poussière, de térébenthine et de fumée de tabac brun. Sur une caisse de pastels trônait «simples contes des collines », j’alternais, changeant de monde, dans cette après-midi de mes quatorze ans. J’étais dans l’atelier de mon grand-père qui peignait silencieusement en tirant sur sa gauloise « maryland », tout près de moi. Son tableau représentait une fort jolie goélette  mouillant dans le port de Cadaquès, j’aurai voulu que ces instants soient éternels.

« Tu devrais lire Conrad » me dit-il, « je vais te prêter « Histoires inquiètes », tu verras, ce n’est pas un marin qui est devenu écrivain, mais un écrivain qui était aussi un marin ».

Dans son avant-propos, Jean de Gonet cite Valéry Larbaud grand découvreur de Conrad. Je suis obligé d’avouer que tout anglophile et anglomane que je sois, j’ai toujours été incapable de lire Joseph Conrad dans le texte original. Que grâce soit rendue à G. Jean-Aubry dont je regarde souvent le visage sur une photo qu’il avait offerte à Larbaud : c’est à son sens inné de la musique conradienne qu’il m’a été permis de pénétrer dans l’œuvre de cet auteur. En considérant l’image du traducteur et ami de cet écrivain, il m’arrive de regretter de ne pas l’avoir connu, comme une amitié qu’on aurait manquée.

Déambuler dans un quartier que je connais mal et rencontrer des gens et des objets qui seront source de plaisir, reste encore une de mes distractions favorites. J’ai ce don, qui était celui des princes indiens de Serendip : trouver ce que je cherche presque par hasard. Les anglais, que la légende cognitive de ces maharadjahs avaient impressionnés, appelaient cette heureuse disposition : le serendipity. Traînant, un jour, mon oisiveté du côté de la Bastille, je tombais sur un soldeur chinois de chaussures pour dames où pas moins de cinq cents pieds droits s’étalaient devant mes yeux comme une mer inanimée. J’aperçus, presque au centre, deux palmiers qui dépassaient : une île en quelque sorte. Les deux arbres étaient figurés par un découpage linéaire d’une peau d’un vert très acide et s’élevaient de part et d’autre d’une cheville fine que je pouvais imaginer. Ils ornaient une sandale à talon compensé dont un cuir faussement tressé formait la base, des lanières jaune citron et vert foncé incarnaient le reste de la végétation, tout en étant destinées à maintenir le pied sur la plateau, d’un beau jaune d’or, où se poserait un jour la plante d’une improbable élégante. Cette apparition me fit irrésistiblement penser à Joseph Conrad. Sans me préoccuper de leur taille, j’achetais la paire d’atolls. Ces cothurnes ont, un temps, orné une étagère de mon atelier. Pour créer je ne sais quel arrangement, je finis par les mettre dans leur boîte où je les oubliais.

Quelques mois plus tard, Jean de Gonet me montrant les premières reliures de son projet d’hommage au grand Joseph. Je retrouvais, stupéfait, le même faux tressage un peu kitsch. La main de l’artiste s’était miraculeusement approprié ce nouveau substrat en lui donnant une distinction originale, à la fois classique et baroque, qui convenait à merveille à cet auteur. Je montrais les chaussures à Jean, qui savait par son fournisseur de peaux que ce cuir était sans doute destiné à la confection de « godasses » selon ses informations ! L’incroyable similitude entre mes sandales insulaires et le plat de ses reliures, nous a beaucoup amusés  et rendus perplexes face aux surprenants méandres de ce qu’il est convenu d’appeler l’inspiration.

Par goût du jeu, il m’est venu l’idée de juxtaposer toutes les photos des quelque vingt-huit reliures de Jean comme un puzzle dont je pourrais, à volonté, changer la disposition selon mon penchant esthétique du moment. Comme un carrelage dont chaque dalle serait différente et presque pareille. Le résultat fut que le tressage finissait par évoquer des vagues aux tons variés, partant dans différentes directions. Les autres matériaux devenaient des îles plus ou moins grandes et, devant cet océan de reliures, il me revint cette phrase de Conrad dans TYPHON : « Les mers de Chine, du nord au sud, sont des mers étroites, des mers semées de traverses prévues ou imprévues. Telles que bancs de sable, îles, récifs, courants changeants et rapides, menus événements quotidiens dont le langage inarticulé est clairement compris par les marins ».

La veine abstraite de ces reliures fait dire que ce sont des reliures muettes… voire… J’ai l’involontaire obligation, si je fixe un mur, une crémone et presque tout ce qui ne représente pas, d’y trouver des visages, des histoires très figuratives ou des personnages et des paysages apparaissant à mon insu, sur le plus médiocre papier peint d’un hôtel minable, pour constituer de fantastiques aventures.

Reliures muettes, je crois savoir vous faire parler ! Bourreau tenace de l’informel, je vais, sans hésiter, me hasarder dans des spéculations rêveuses.

La plupart des plats de ces livres sont, dans leur ensemble, divisés obliquement dans l’opposition de deux couleurs ; viennent  s’y ajouter les coins, les charnières et quelques détails découpés comme l’addition d’une fine plaque d’ébène ou d’autre matière. Des éléments utiles à la possible lecture du texte revêtent l’apparence de mythiques architectures englouties ou comme l’ombre de monstres subtils, poissons à deux têtes comme Janus. On pense à des livres blasons dont l’héraldique restera mystérieuse, aux prises à bien des interprétations ; pas simplement beaux mais parlant un même langage inconnu : le Conrad-Gonet.



 

JEUNESSE, suivi du CŒUR DES TENEBRES réunis en un seul volume :

Le plat, presque partagé en deux par une diagonale : bleu en haut à droite, noir en bas à gauche . « Jeunesse » est la partie azurée évoquant l’insouciance et la découverte de la mer dont on n’a pas encore saisi le caractère colérique ; le lieu optimiste de tous les possibles. L’autre triangle en noir, c’est « le Cœur des ténèbres». L’inconnu, hanté par deux demi-lunes où les rivets font penser au regard fixe des oiseaux nocturnes ; le centre de ces moitiés de visage est occupé par la noire articulation du livre qui apparaît comme la base d’un bec tranchant sur ces effigies bilieuses aux couleurs de l’inquiétude. « La forêt demeurait impassible, comme un masque, épaisse comme la porte close d’une prison, elle regardait d’un air de sagesse secrète, de patiente attente, d’inaccessible silence ».

 

LA LIGNE D’OMBRE

Partagée en deux par un blanc et un gris subtils, faussement quiets, traversés par une fine plaque d’ébène, menaçante… « Nous étions de nouveau victimes du maléfice de cette mortelle immobilité. Il semblait n’y avoir point de salut possible…

DES SOUVENIRS

A l’enveloppe pudique et nuancée, dont les teintes, pourtant différentes, tendent vers le camaïeu par leur alliage recherché. Dans la partie rose-orangé, les bons souvenirs qu’on n’ose pas nimber du rouge éclatant de la passion, qu’on ne désire jamais exprimer crûment. Ce rose se fond presque dans l’autre face d’une coloration noisette qui semble représenter l’addition des tristesses, des déceptions et des deuils qu’une invisible élégance s’attache à faire devenir un brun clair banal, classique pour les relieurs comme pour bien des vies, dans leur médiocre suite ininterrompue d’échecs, de malheurs, grands et petits, qu’on aura la délicatesse et l’humour, de ne pas exposer en noir. « En mêlant ainsi les résonances de ces deux motifs, j’ai l’espoir qu’il se trouvera, ici ou là, quelque ami qui pourra, peut-être, y saisir un subtil accord. »

LA FLECHE D’OR

A la couverture rouge et jaune, aux couleurs somptueuses et sauvages du drapeau espagnol, soulignée par un mince trait d’un gris très doux qui se fend à l’intersection du sang et de l’or, incarnant la belle héroïne de ce texte ; récit autobiographique de J. Conrad où voisinent un complot carliste, la contrebande d’armes et un amour fou. Un livre flamboyant d’une incroyable opacité et pourtant tout à fait merveilleux dont on ne parvient jamais à saisir toutes les clefs. D’ailleurs, Conrad lui-même s’en excuse presque en avouant dans sa préface : « J’ai cru remarquer une note, pour ainsi dire de méfiance : méfiance des faits dissimulés, d’explications refusées, de motifs insuffisants, mais ce qui manque dans ce récit est simplement ce que j’ignorais : ce qui n’est pas expliqué est ce que je ne comprenais pas moi-même ; ce qui peut y paraître insuffisant  n’est attribuable qu’à mon défaut de pénétration. Et à tout cela je ne pouvais rien. »

TYPHON

Je dirai curieusement qu’à défaut d’être muette, elle est presque invisible comme un mur d’écume aveugle, entre beige et vert pâles. Impalpable, elle n’existe que par le noir et bleu foncé de ces articulations qui, comme deux griffes, maintiennent le livre devenu rideau d’eau, comme la volonté du capitaine et de son navire, de s’accrocher indestructiblement à l’espoir et de résister comme un rocher dans la tempête. « Le château milieu était pareil à quelque roche de demi marée comme on en voit au bord des côtes. Pareil à une roche, au large, assiégée, circonvenue, battue, vaincue par le flux ; à une roche dans le ressac… »

 

FORTUNE ou le profil de Marlow

En regardant le plat de ce livre d’un medium ocre rouge, foncé comme une joue basanée, j’y vois la peau tannée d’un vieux marin. Dans la découpe verte, rouge et noire de son dos, le front, l’œil, le nez, la bouche et le menton d’un personnage qui ne peut être que ce gentleman : le capitaine Marlow, (défini ainsi par Conrad dans une de ses préfaces), Marlow inventé pour « Jeunesse » vers 1898, « Marlow avec qui mon intimité ne fit que croître au cours des années ».

HISTOIRES INQUIETES

L’harmonie bizarre de cette sourde opposition entre un vert très pâle, un peu jaune et un gris tirant vers le mauve, crée un sentiment de malaise indéfinissable, telle une brume diaprée illustrant un livre dangereux, maléfique, comme des sables mouvants ; ainsi ce capitaine aveugle dans « Au bout du rouleau » « Préviens-moi dès que tu reconnaîtras la terre, Serang » - « Oui Tuan, pas encore » - « Non pas encore » acquiesça le capitaine Whalley ».

THE RESCUE

J’ai choisi de décrire la reliure de la version originale de « la Rescousse » en anglais The Rescue.

La moitié du plat est constitué par un médium gris beige, comme gonflé par un départ précipité, à la façon d’une voile, évidemment celle du brick du capitaine Lingard, aussi nette et parfaite que l’orgueil et l’intégrité de ce héros. Le reste de la reliure, dos et plat inclus, est un mélange précieux, alternant le cobalt, le marron et un vert virant au céladon, se modifiant minutieusement comme la surface de l’eau, parsemée d’écueils et de dangers, telle l’humeur inégale de la singulière madame Travers dont le capitaine sera (presque) amoureux. Il s’arrachera courageusement à ces embûches techniques, à ces conflits humains et sentimentaux, après avoir accompli ce qui lui semblait son devoir et renoncé ainsi aux passions qui le dévoraient. « Les lèvres de Lingard frémirent avant qu’il ne parlât mais c’est d’une vois calme qu’il dit « route au nord ». »

De toute façon, comme le dit très bien Jean de Gonet : c’est le désir de posséder qui fait s’inventer par le collectionneur, l’adéquation entre la reliure et le texte ; toutes les justifications possibles ne sont, la plupart du temps, que des interprétations fausses des intentions du relieur lui-même. Mais qu’importe, puisque la magie opère ! C’est un peu comme Gertrude Stein qui critiquait son portrait par Picasso et celui-ci lui répondant : « Vous verrez, vous finirez par lui ressembler ! »

 

Gilles Ghez
Paris, mars 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faudrait réfléchir à un texte d'introduction permettant de glisser quelques images de reliures